Afghanistan: comment les Etats-Unis financent indirectement les Talibans

Pour priver les Talibans d'une de leurs ressources majeures, les Etats-Unis et le gouvernement afghan ont mis en place en 2005 une vaste politique anti-opium. Mais son efficacité est pour le moins douteuse !

L'argent, on le sait, est le nerf de la guerre ! Dès lors, à côté des moyens militaires classiques, la guerre économique fait partie de l'arsenal qui peut être utilisé contre un ennemi , particulièrement lorsque celui-ci est particulièrement diffus et mène des opérations de guerilla plus que des batailles traditionnelles. C'est ainsi qu'au milieu des années 2000, les Etats-Unis ont décidé de renforcer leur lutte contre la culture du pavot en Afghanistan, le principal pays producteur, afin de réduire les ressources tirées de l'opium par les Talibans.



L'impôt taliban sur l'opium

Après avoir dans un premier temps interdit, au nom de la religion, la culture des opiacées, ceux-ci avaient, au moment de leur prise de contrôle du pays, imposé une taxe de 10% sur la production d'opium, taxe assimilée à la zakat, l'aumône considérée comme un des cinq piliers de l'islam. Depuis leur éviction du pouvoir central en 2001, les Talibans semblent avoir poursuivi cette pratique, d'où l'idée américaine d'incitation à l'arrêt de la culture du pavot, dans l'optique de priver l'ennemi d'une rente : une idée judicieuse, semble-t-il, dans la mesure où les exportations d'opium représentent habituellement entre un sixième et un tiers  du produit intérieur brut, selon les estimations de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime.


Une politique aux effets pervers

Mais comme le démontre Jeffrey Clemens, chercheur au département économie de l'Université de Californie à San Diego, cette politique d'éradication a eu des effets diamétralement opposés à ceux attendus, notamment pour une raison qui aurait pu paraître évidente d'emblée. Les Etats-Unis et leurs alliés afghans ont en effet réussi à faire baisser les surfaces cultivées en pavot dans les zones contrôlées par le gouvernement central, mais pas dans celles où l'influence des Talibans est la plus forte... bien au contraire. En 2004, juste avant que la politique d'éradication ne se mette en place, on dénombrait 45.000 hectares de pavot dans les trois provinces de Hilmand, Uruzgan et Kandahar, à forte influence talibane : ce chiffre était monté à 101.000 hectares en 2009, toujours selon les chiffres des Nations unies ! En cinq ans, non seulement la politique anti-opium n'a fait reculer que modestement le nombre d'hectares cultivés en pavot dans l'ensemble de l'Afghanistan (de 131.000 à 123.000), mais elle a eu pour effet de faire passer de 40% à 90% la part de marché dévolue aux zones d'influence des Talibans, selon Jeffrey Clemens. Un résultat appréciable !


Un marché encore plus juteux qu'avant

Mais il y a pire encore : la demande en opium, matière première servant à produire la morphine mais aussi l'héroïne, est en effet relativement stable ! L'ajustement entre cette demande et la diminution de l'offre due à la politique anti-opium s'est logiquement opérée par le prix, passé de 142 dollars le kilo d'opium sec en 2004 à 169 dollars en 2009. D'après les calculs de Jeffrey Clemens, les revenus de l'opium dans les zones talibanes de l'Afghanistan ont ainsi bondi de 240 millions de dollars à 580 millions de dollars sur la période. Pas exactement l'effet initialement recherché !

Emmanuel Schafroth

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