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Vélo Mag - « Dépassement, talent, mérite » : suite de l'entretien avec Raphaël Verchère (2/2)

L'Equipe.fr
·6 min de lecture

La suite de notre entretien avec Raphaël Verchère, philosophe et auteur de « Philosophie du triathlon », porte sur l'ambivalence des notions de dépassement, de talent et de mérite. La première partie de l'entretien avec le triathlète Raphaël Verchère traitait de la philosophie de l'effort. « Peut-on concevoir un dépassement de soi sans risque ? Si l'on se représente que « performer », c'est à peu près « percer sa forme », cette façon de s'excéder soi-même n'est-elle pas problématique par essence ? Celui qui se dépasse ne risque-t-il pas de se perdre ?
C'est très vrai. La dimension de l'extase (étymologiquement : sortir de soi) est présente dans le sport. La philosophe Isabelle Quéval a montré que la naissance du sport au XIXè siècle coïncide avec un changement de paradigme quant à l'idée de perfection. Chez les Antiques, la perfection était conçue comme achèvement, une plénitude - c'est ainsi que le cercle est la forme la plus parfaite. La perfection dans le monde antique c'est d'arriver à épouser ses limites, mais la possibilité d'un dépassement n'est pas pensable. À cette époque on pense que le cosmos est fini, et les dieux sont immobiles chez Aristote parce qu'ils sont parfaits, qu'il ne leur manque rien. Depuis lors, comme l'a montré un livre célèbre d'Alexandre Koyré, on est passé de ce monde clos à un univers infini. Bien plus tard Rousseau fait valoir que, par opposition aux autres animaux, l'être humain vient au monde inachevé, ayant tout à apprendre, et donc la possibilité de s'améliorer, par l'éducation, le travail. lire aussi Dans l'atelier de Swanee Ravonison, la seule femme artisan cadreuse La façon dont on va se représenter l'effort physique par la suite va s'inscrire dans ce schéma. Mais des résistances subsistent : par exemple, à la fin du XIXè siècle, les partisans de la gymnastique et les partisans du sport s'opposent. D'un côté, cette pensée de l'accomplissement de soi, c'est-à-dire que ce qui est visé c'est d'atteindre des limites, alors que dans le sport on est d'emblée dans un dépassement des limites. Coubertin théorise le sport en ce sens-là, disant qu'il est l'amour du progrès, qu'il suppose d'assumer le risque. Ce qu'on retrouve évidemment dans la devise olympique, « Plus vite, plus haut, plus fort », qui considère la limite comme obstacle temporaire, non pas comme une fin ou un aboutissement. Qu'il s'agisse de limites personnelles ou de celles de l'espèce humaine, elles sont provisoires et dépassables par principe. C'est là que réside l'idée du sport, aujourd'hui. Mais du coup, on peut identifier toutes sortes de limites à dépasser, et par exemple viser le record d'une ascension rapportée à son poids. Une application comme Strava nous pousse à objectiver nos limites sous toutes sortes de catégories, âges, poids, etc. qui définissent secondairement autant de records à battre. lire aussi Fabian Burri, l'ultra passionné Cette opposition accomplissement/dépassement ou plénitude/performance, n'est-elle pas illustrée par le recours systématique aux capteurs de puissance ? Au sens où autrefois un coureur arrivant au pied d'un col se préparait à souffrir « le plus possible » et se projetait vers une sorte d'inconnu (jusqu'où pourrait-il aller ?), alors qu'aujourd'hui à l'inverse, il semble connaître d'avance ses limites et s'appliquer selon le pattern prédéfini de son effort.
Il y a de ça. En tout cas, on ne regarde plus tout à fait le même sport, on n'a plus le même rapport à l'aventure et à l'extrême. Sur ce point le sociologue Paul Yonnet dit des choses intéressantes. Il distingue trois types d'extrême, dont le premier, est défini par l'aventure : ce dont on n'est pas sûr de revenir. L'alpinisme illustre ça par excellence, mais le cyclisme également, au sens où après trois semaines de course on ne sait plus trop de quoi son corps est capable, que la part d'inconnu augmente. Bien sûr, avec les progrès scientifiques (loyaux ou déloyaux, soit dit en passant) cette part d'inconnu diminue. Cette culture scientifique est aussi une culture du résultat : ne s'oppose-t-elle pas à ce que fut, la culture « du panache », avec sa dimension sacrificielle, où l'important, plus que de gagner, c'était de « tout donner » ?
Absolument. Le sport s'est très souvent constitué comme une attitude « ordalique », c'est-à-dire qui consiste à se placer entre les mains de Dieu, ou des dieux, et voir ce qu'il va advenir de soi. On retrouve ça dans toutes les disciplines un peu extrêmes - ce que j'entends par extrême ici ne renvoie pas forcément aux dits « sports extrêmes », mais à la confrontation aux limites. Il suffit de penser aux premiers Tours de France pour comprendre que le cyclisme est un sport extrême ! Aujourd'hui l'extrême est comme dompté, ou rationalisé : c'est ce que Paul Yonnet appelle l'extrême sportif. Quand tout a été exploré en matière de confrontation aux limites, il reste le détail de la science et des records. Il y a quelques décennies on se désintéressait complètement de savoir quel était le record de chaque ascension. Seul comptait le récit singulier de la course. « Le sport est donc régi par un principe aristocratique » Comme philosophe, vous avez travaillé sur la notion de mérite. Le sport serait une sorte de dernier refuge de la société méritocratique. Dans ce cadre n'y a-t-il pas un paradoxe à admirer le talent, qui étant défini comme « inné », désigne la part la moins méritoire de l'exploit sportif ?
Quand j'ai commencé à faire de la compétition, j'ai pris très au sérieux ce que me disaient mes entraîneurs, à savoir que les autres n'avaient « que deux bras et deux jambes comme moi », et que donc tout était affaire de travail et de mérite. Or, le sport fonctionne-t-il vraiment comme ça ? Et de nos jours on connaît de plus en plus précisément la part du patrimoine génétique dans la performance, c'est-à-dire la part de la naissance, autrement dit : l'arbitraire par excellence. Le facteur génétique est déterminant dans la VO2 Max : des jumeaux monozygotes auront des capacités de VO2max équivalentes, ce qui n'est pas le cas de jumeaux hétérozygotes. L'entraînement permet-il de compenser ces inégalités de naissance ? de fait, pas complètement. Le sport est donc régi par un principe aristocratique, puisqu'il met en évidence des privilèges de naissance. Il y a là une question très sensible d'un point de vue politique. De nos jours, le commentaire sportif met l'accent sur la valeur du travail et de l'entraînement. Mais au début du XXe siècle, à l'inverse, on valorisait le sport en tant que révélateur des privilèges de nature. Le glissement de ce sport aristocratique à un sport méritocratique est progressif au fil du siècle, mais les années 60 marquent une inflexion très nette. Le gaullisme est la promotion d'un idéal de société méritocratique. D'où certaines désillusions. »