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Toussaint : et si nous rendions hommage aux morts anonymes ?

Au cimetière parisien de Thiais, « le jardin de la fraternité » accueille des personnes mortes dans l'anonymat. Y.Benoist, Fourni par l'auteur
Au cimetière parisien de Thiais, « le jardin de la fraternité » accueille des personnes mortes dans l'anonymat. Y.Benoist, Fourni par l'auteur

Il est enterré au cimetière parisien de Thiais, dans ce qui est poétiquement nommé « le jardin de la fraternité », mais que l’on appelle plus souvent « le carré des indigents ». Ici, s’alignent des pierres tombales planes et sans ornement, toutes absolument identiques. La seule chose qui permet de les distinguer est la plaque qui y est parfois fixée et où figurent les nom et prénom du défunt, ainsi que ses dates de naissance et de mort. Mais la mention inscrite sur la sienne est déroutante : « X Masculin », suivis de deux dates aussi étranges que fictives : « 01/01/1500, 01/01/1500 ».

Découvert mort sur la voie publique, il ne possédait aucun papier sur lui. Les médecins de l’Institut médico-légal (IML) ne sont pas parvenus à l’identifier. La mairie de Paris a pris en charge l’inhumation. Dans ce contexte, comment l’accompagner au cimetière ? Quelle sépulture lui offrir ?

Les rites funéraires ont de nombreuses fonctions : ils sont des rites de passage et permettent aux vivants de socialiser la mort. Mais ils servent aussi à sauvegarder la mémoire du groupe : une famille, une tribu ou une nation construit son identité autour de la fabrication d’une histoire commune. Or, ce sont les ancêtres qui vont constituer cette mémoire. Les funérailles et les commémorations permettent de réaffirmer leur existence en les nommant. En Occident, les sépultures jouent un rôle essentiel dans ce travail de mémoire, l’identité du défunt étant inscrite dans le marbre.

Effacées de la mémoire collective

Parfois, la mort est même l’occasion de réattribuer une identité à ceux qui ont longtemps vécu dans l’anonymat. C’est le cas de certains sans-abris très isolés : au cours des funérailles, ils retrouvent un nom, une identité, et une filiation. La famille, quant à elle, retrouve son intégrité en comblant ce vide dans la généalogie.

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Malheureusement, les funérailles n’assurent pas toujours leur rôle mémoriel. Lorsqu’aucune famille ne peut prendre en charge les obsèques, la mairie de la commune du lieu de décès, ou celle du lieu de résidence, est tenue de financer l’inhumation. Celle-ci aura lieu dans le terrain commun du cimetière constitué par les places hors concession. « Le jardin de la fraternité » désigne par exemple le terrain commun du cimetière parisien de Thiais.

Photo d’une tombe d’un mort anonyme, cimetière de Thiais. Hinde Maghnouji, Fourni par l'auteur
Photo d’une tombe d’un mort anonyme, cimetière de Thiais. Hinde Maghnouji, Fourni par l'auteur

Or dans ce contexte, et en l’absence de proches du défunt, les funérailles sont souvent réduites à leur minimum. En outre, Les tombes des terrains communs ne portent pas systématiquement la plaque nominative permettant d’identifier le mort, même lorsque cette identité était connue. À titre d’exemple, lors d’une de mes visites au « carré des indigents » en 2019, j’ai noté que sur les 612 tombes de la division 48, seules 321, soit 52,5 % étaient pourvues d’une de ces plaques. Le jour de leur mort, ces personnes ne sont donc pas seulement passées de vie à trépas, elles ont aussi perdu leur identité par l’anonymat éternel. Elles ont été effacées de la mémoire collective.

D’autres défunts isolés étaient déjà des anonymes avant leur entrée au cimetière. Ce fut, par exemple, le cas de cet homme enterré en 2019 au cimetière de la Guillotière à Lyon. Sans doute en indélicatesse avec la justice, vivant en squat, il n’était connu de ses compagnons que par un surnom. Ses empreintes digitales renvoyaient à trois (fausses) identités différentes.

Inhumation ne signifie pas toujours ritualité

L’anonymat est aussi le lot de tous ceux dont le corps a été retrouvé (sur la voie publique, une plage de méditerranée ou ailleurs) sans que rien ne permette de les identifier. Il arrive en effet que ces personnes ne portent aucun document sur elles. Ce peut être, par exemple, le cas de migrants. C’est également souvent le cas des sans-abris, qui, victimes de vols, perdent parfois tous leurs documents officiels.

Dans ces situations, une enquête de police est menée et une autopsie peut être pratiquée. Si elles sont infructueuses, le défunt sera enterré sous X. Comme pour tous les morts isolés et sans ressources, c’est la ville qui prendra en charge l’inhumation dans le terrain commun du cimetière communal. Mais inhumation ne signifie pas toujours ritualité.

En effet, les rites funéraires étant affaire de mémoire, il est d’usage que les membres de la famille du défunt portent la responsabilité des funérailles. Ce groupe travaille ainsi à sa propre définition. Affaire de filiation, le rite funéraire est donc une affaire privée. Les pouvoirs publics ne se donnent donc qu’un devoir : financer l’inhumation et une sépulture temporaire (cinq ans), sans ritualité.

Des « homo-détritus »

On remarque que l’état ne s’y investit davantage que lorsque ses représentants considèrent que le défunt peut représenter la mémoire de la nation. C’est ainsi que certains morts ont le droit à des hommages nationaux, qu’il s’agisse de Jean Moulin ou de Johnny Halliday, dès qu’il est admis qu’ils participent à l’histoire du pays.

Les morts sans nom ne participent pas à cette mémoire. Les pouvoirs publics ne financeront alors qu’une prestation minimum, « low cost » comme disent les employés des services funéraires.

Déritualisée, l’inhumation sera limitée à une procédure technique visant à se débarrasser d’un cadavre encombrant. Le corps du défunt ne sera plus un signifiant du sujet, mais un déchet biologique à ensevelir. Les morts anonymes ne sont donc plus, pour reprendre les mots de l’anthropologue Daniel Terrolle, que des « homo-détritus ». Ils seront pour toujours absents de l’histoire de la communauté.

Cette situation ne laisse pas tout le monde indifférent, et, depuis les années 2000 et partout en France, des associations tentent, avec leurs moyens, d’améliorer la situation.

La plus connue est sans doute le collectif « les morts de la rue » à Paris. Créé en 2003, il s’est d’abord fixé comme objectif d’alerter sur la mortalité des SDF, puis en est rapidement venu à accompagner, au cimetière de Thiais, tous les morts isolés, et parmi eux nombre d’anonymes.

Les bénévoles sont là pour prononcer quelques mots, et à défaut de pouvoir citer son nom, rappeler que le mort était un individu dans toute sa singularité et qu’à sa façon, il a participé à l’histoire de la collectivité. Tous les ans, le collectif organise une commémoration où sont lus les noms des morts de la rue de l’année. Au milieu des noms, la mention « un homme », ou une « femme » souligne l’anonymat de certains défunts.

Cimetière à Lyon. Y.Benoist, Fourni par l'auteur
Cimetière à Lyon. Y.Benoist, Fourni par l'auteur

À Marseille, une association a choisi de se nommer « Marseillais solidaires avec les morts anonymes ». Elle rappelle ainsi que chaque défunt compte pour la communauté. Malheureusement, ces associations ont toujours des moyens très limités et ne peuvent assurer qu’une humble présence.

Mais l’état est-il vraiment démuni face à ces morts anonymes ? Sommes-nous contraints d’oublier les laissés-pour-compte ? Un exemple bien connu nous permet de penser que non. Comme le remarquait Danielle Hervieu-Léger lors d’un séminaire du Césor, il existe des morts, pourtant anonymes, qui loin d’être effacés de l’histoire, y participent en première place. Ainsi en est-il des morts pour la guerre gisant glorieusement dans les cimetières militaires, pourtant sobres et impersonnels. Le soldat inconnu, loin d’être un paria, est un membre essentiel de l’histoire national. De fait, le statut de héros de ces défunts sans nom, compense l’absence de nom et les sort de l’anonymat.

Ne serait-il pas temps que l’état assume aussi le sort de tous les morts anonymes, non pas seulement victimes de la guerre, mais aussi de la violence sociale qui tuent dans la rue ou sur le chemin de nos frontières ? Ne serait-il pas temps de réintroduire dans la mémoire commune ceux qui, vivant sur notre territoire, ont nécessairement participé à notre histoire ? Ne serait-il pas temps d’assumer complètement notre histoire, au-delà du récit angélique ? Il serait pour cela nécessaire de leur accorder un statut digne de leur humanité, une ritualité respectueuse et une sépulture chargée d’une symbolique positive. Et la charge symbolique est importante, car la façon d’honorer nos morts reflète notre façon de traiter les vivants.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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