Quand les entreprises sont plus solvables que des Etats

Après la dégradation de la note française par une deuxième agence de notation, le fameux "triple A" devient une denrée rare. Pourtant, quelques émetteurs y ont encore droit, y compris... des sociétés privées !

Après Standard & Poor's en janvier, c'est l'agence Moody's qui vient à son tour de dégrader la note financière  de la France, passée de Aaa à Aa1, selon la terminologie maison, ce qui signifie que la solvabilité de l'Etat français n'est plus jugée "de toute première valeur" mais reste dans la "fourchette haute" ou "high grade". Cette décision permet à nos politiques de se rejeter la balle, la gauche y voyant la conséquence du déficit hérité de l'ère Sarkozy quand la droite estime que Moody's sanctionne le manque de réformes entreprises par la gauche. Rien de neuf du côté de nos édiles !

Les notations, c'était plus facile avant !

Ce que la crise financière qui a débuté en 2008 modifie, en revanche, c'est la perception classique du risque ! Auparavant, tout était simple. On considérait assez naturellement que les Etats étaient les emprunteurs les plus fiables, du fait de leur capacité, pour ainsi dire arbitraire, à lever des impôts et des taxes pour se refinancer. Ensuite venaient les banques, en quelle sorte reconnues comme des "cordonniers bien chaussés", donc des émetteurs dignes de confiance. Ensuite venaient les sociétés du secteur non financier, aux activités plus risquées. Après la faillite d'établissements financiers majeurs en 2008 et les craintes de non-remboursement de certaines dettes d'Etat plus récemment, ce bel ordre est aujourd'hui complètement chamboulé.

Les Etats AAA ne sont plus légion


Chez Standard & Poor's, qui attribue des notes à 130 Etats, on ne dénombre plus que 14 pays bénéficiant du AAA qui permet aux créanciers de dormir sur leur deux oreilles. Parmi eux se trouvent quatre pays de la zone euro (Finlande, Luxembourg, Pays-Bas et Allemagne) et six autres pays européens (Royaume-Uni, Danemark, Liechtenstein, Norvège, Suède et Suisse), ainsi que l'Australien le Canada, Hong-Kong et Singapour.

Parmi les banques, les dégradations ont aussi été nombreuses. Même la néerlandaise Rabobank en a été victime fin 2011, perdant à l'occasion d'un changement de méthodologie de S&P. Il ne reste décidément plus que la banque suisse pour se consoler : la banque cantonale de Zurich (Zürcher Kantonalbank) conserve la note d'excellence chez les trois grandes agences de notation.

Mais quelques émetteurs privés conservent le AAA, se voyant ainsi signifier qu'ils sont des débiteurs plus dignes de confiance qu'un Etat comme la France, qui représente tout de même la cinquième économie mondiale.

Et les entreprises les plus solides de la planète sont...


Peut-être n'avez-vous jamais entendu parler de la société Automatic Data Processing, leader mondial de l'externalisation des services de paie et de ressources humaines, mais les agences l'adorent, pour son activité très récurrente synonyme de bénéfices très stables (1,4 milliard de dollars sur l'exercice 2012) et son endettement inexistant. Spécialiste des produits pharmaceutiques, cosmétiques et d'hygiène, Johnson & Johnson, notamment propriétaire des marques Neutrogena, Roc ou Acuvue, est un géant aux caisses bien remplies et bénéficie aussi de la note d'excellence. Le champion des logiciels, Microsoft, continue aussi de trouver grâce auprès des agences, même si on parle plus souvent de son concurrent à la pomme ces dernières années. Avec sa marge nette après impôt au premier trimestre de son exercice 2012/2013 et sa trésorerie de plus de 66 milliards de dollars, la firme dirigée par Steve Ballmer a en effet de quoi rassurer les investisseurs. La société vient d'ailleurs d'émettre des titres de dettes avec une échéance de remboursement en... 2042. Un cas très rare pour une entreprise privée ! Enfin, parmi les chouchous de l'agence S&P, citons Exxon Mobil, deuxième entreprise mondiale par le chiffre d'affaires (453 milliards de dollars), qui a aussi conservé son AAA malgré la crise. Le roi du pétrole, au propre comme au figuré !

Emmanuel Schafroth

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