Pourquoi les obligations ont le vent en poupe ?

Les placements obligataires continuent d'attirer les investisseurs alors que leur rendement a considérablement chuté ces dernières années. C'est du côté des assureurs que se trouve une partie de l'explication

Sur les onze premiers mois de l'année 2012, les fonds de placement européens investis en actions ont subi des retraits de 11 milliards d'euros de la part des investisseurs. A l'inverse, les fonds investis en obligations ont dans le même temps collecté plus de 157 milliards d'euros d'argent frais. Rappelons qu'une obligation est un titre représentatif d'une dette émise par un Etat ou une entreprise. L'investisseur qui détient l'obligation se trouve donc être le créancier dudit Etat ou de ladite entreprise, qu'on appelle l'émetteur. L'engouement massif constaté l'an dernier sur les obligations a de quoi laisser perplexe, ces titres ne rapportant plus grand-chose aujourd'hui, voire plus rien dans le cas des obligations d'Etat.


Des rendements obligataires faibles, voire nuls

L'exemple le plus frappant est le "bund" 10 ans, c'est-à-dire l'obligation d'Etat allemande, dont le rendement actuel (environ 1,5%) est inférieur à l'inflation : cela signifie que le porteur de ce titre est assuré de perdre du pouvoir d'achat. Mieux encore, même si l'événement est resté ponctuel, en juillet dernier, la France a, pour la première fois de son histoire, placé sur le marché des titres de dette à un taux facial... négatif !

Mais pourquoi donc les investisseurs continuent-ils de se précipiter vers des supports financiers aussi peu attrayants ? La vraie question à se poser est en fait de savoir qui investit en obligations. Car si la sagesse populaire a retenu que c'était là un placement de "père de famille", il y a bien longtemps que ce marché, contrairement à celui des actions, est presque complètement fermé aux particuliers.


Les assureurs  à la manoeuvre

Ces sont donc bien des investisseurs dits institutionnels qui sont ici à l'œuvre, à savoir des caisses de retraites, des banques ou encore... des assureurs.  Ces derniers gèrent des actifs d'environ 9.000 milliards d'euros au niveau européen, dont les deux tiers au titre de leur actif général (autrement dit, les sommes versées par les épargnants sur les fonds en euros des contrats d'assurance-vie). Or, la gestion de ces sommes colossales placées sur les fonds en euros va être directement concernée par la réforme réglementaire connue sous le nom de Solvabilité II (ou Solvency II en anglais) qui va s'appliquer aux assureurs à compter de 2015, ou plus vraisemblablement de 2016. Sans entrer dans le détail, cette nouvelle réglementation contraint  les assureurs à détenir un montant déterminé de capital en face de chacun de leurs investissements, l'objectif étant de mieux faire face à un risque de baisse. Ce montant de capital exigé est différent en fonction du type d'investissement : il est plus élevé pour les actions, placement jugé risqué, que pour les obligations. Autrement dit, il va devenir moins contraignant pour les assureurs de détenir des obligations que des actions. Ceux-ci ont commencé dès 2009 à anticiper la réforme en rebasculant leurs investissement des actions vers les obligations. Selon Axa IM, la proportion des actions dans le portefeuille des assureurs européens est ainsi tombée de 15% à 12% entre fin 2009 et mi 2012, et devrait encore baisser jusqu'à la barre des 10%. Dans le même temps, la proportion des obligations d'Etat devraient passer de 32% à 34% et celle des obligations d'entreprises de 30 à 33%.


L'effet pervers de la réforme

Les calculs d'Axa IM suggèrent que l'anticipation de la réforme Solvabilité II explique 25% de la baisse des actions depuis les niveaux d'avant la crise. A l'inverse, ces mouvements ont poussé vers le haut le prix des obligations d'entreprises et vont continuer à le faire dans les années à venir. Mais lorsque les investissements sont conditionnés par la réglementation plus que par l'espérance de gain, cela ne va pas sans effets pervers. Plus le prix des obligations grimpe, plus le rendement qu'elles procurent baisse. Cela se répercutera sur les rendements servis par les fonds en euros des contrats d'assurance-vie : en 2012, ils sont tombés sous la barre des 3%, en moyenne. Et cette tendance baissière, amorcée depuis plusieurs années, risque bien de se poursuivre, ce qui pourrait inciter les épargnants à retirer leur argent de ces supports. Les assureurs seraient-ils en train de se tirer une balle dans le pied, réglementation oblige ?

Emmanuel Schafroth

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