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Le Pakistan, terre d'incubateurs dans une économie plombée

Fatima KANEEZ à Lahore, Joris FIORITI à Islamabad
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Des personnes travaillent dans les loaux du Centre d'incubation national (NIC), le 24 mai 2019 à Lahore, au Pakistan

Lahore (Pakistan) (AFP) - L'espace est éclairé, moderne, l'ambiance studieuse et branchée. A mille lieues des clichés d'un Pakistan arriéré, les incubateurs se multiplient dans le pays, qui veut accompagner sa jeunesse dans l'ère des start-ups alors que son économie plonge.

Des dizaines de geeks s'affairent dans le Centre d'incubation national (NIC) de Lahore (Est), une structure publique de la deuxième ville du pays. Aux murs de l'espace coloré, des photos de Jinnah, le fondateur du Pakistan, ou de Martin Luther King. Et un slogan: "Think big", "voyez grand".

Les pensionnaires, qui ont accès à des laboratoires électriques, chimiques ou à des imprimantes 3D, ont six mois pour monter leur projet, entourés d'encadrants.

Omar Majid Warraich est l'une des réussites du NICLahore. La start-up qu'il a cofondée, Agrim@rt, met en contact fermiers et clients via une application, dans un Pakistan à l'économie résolument agricole.

Lancée en août dernier, Agrim@rt a conquis en un trimestre 700 fermiers, qui ont vendu pour 5,5 millions de roupies (32.400 euros) de produits par son biais. La start-up espère avoir séduit 2.000 agriculteurs en mars prochain.

Pour se lancer, Agrim@rt a reçu 100.000 dollars de Karandaaz, un fond d'investissement appartenant à Bill et Melinda Gates. Sans les conseils reçus au NIC, "je n'aurais pas été capable d'obtenir cette bourse", estime M. Warraich.

Dans un pays de 207 millions d'habitants, où 64% de la population a moins de 30 ans et internet se démocratise, les incubateurs constituent "la solution", affirme Faisal Sherjan, le fondateur du NIC de Lahore.

Adossée à une université prestigieuse, cette structure n'accepte que des projets liés à la santé, l'éducation, l'énergie, l'agriculture et les télécoms, quand l'Etat peine à financer son développement.

- Marasme -

Car l'économie se porte mal. Après un effondrement de 40% de la roupie pakistanaise face au dollar, la croissance a ralenti à 3,3% en 2018-19, contre 6,2% attendus.

Dans un tel marasme, les start-ups redonnent espoir. Co-fondé par un Pakistanais mais basé à Dubaï, Careem, un acteur majeur des services de réservation de véhicules avec chauffeur au Moyen-Orient, a été racheté en mars pour 3,1 milliards de dollars par le leader Uber.

Quelques mois plus tôt, le géant chinois Alibaba avait acquis, pour un montant confidentiel, Daraz, une plate-forme d'e-commerce qui du Pakistan avait ensuite essaimé au Bangladesh, en Birmanie, ou au Népal.

Le Pakistan a aussi son site de recherche d'emplois, Rozee.pk, qui affirme avoir déjà placé "un million de personnes", ou son portail immobilier, Zameen.com.

Aucune étude ne mesure toutefois le poids des start-ups dans l'économie pakistanaise.

Pour l'économiste Farrukh Iqbal, directeur d'une école de commerce à Karachi (Sud), celles-ci "sont trop petites et ont une base trop étroite pour avoir un impact majeur sur l'économie".

Maryam Mohiddin Ahmed, co-auteure d'un rapport intitulé "Au-delà du buzz", estime qu'il y a "6 ou 7.000" start-ups au Pakistan, pour une soixantaine d'incubateurs.

"Le Pakistan s'en sort bien", même par rapport à des pays considérés comme plus avancés technologiquement tels que le Mexique ou le Chili, note-t-elle, tout en regrettant un "décalage" entre les projets des jeunes entrepreneurs et les réalités de leur pays.

"Nous n'avons pas besoin que des gens fassent arriver nos emails plus vite mais que nos cultures poussent mieux", affirme Mme Ahmed. "Si les innovations ne servent pas à une grande partie de la population, à quoi sert-il d'innover ?"

- "L'idée à un million de dollars" -

Le gouvernement veut s'engouffrer dans la brèche. Le Premier ministre Imran Khan a annoncé un programme nommé "Start-up Pakistan", dont le but est d'ouvrir des incubateurs dans 200 universités et 300 instituts technologiques.

Une émission de télé-réalité, Idea Croron Ka ("L'idée à un million de dollars"), dont Facebook et Google soutiennent certains projets, a aussi vu le jour.

Le Pakistan, qui dispose d'un "énorme réservoir de talents" et d'un "vaste marché", offre la "bonne combinaison" pour les investisseurs, remarque Khurram Zafar, le directeur de Karandaaz et de 47 ventures, un fond qui n'investit qu'au Pakistan.

"L'écosystème ne cesse de grossir, ce qui est vraiment excitant, observe Kalsoom Lakhani, la fondatrice et PDG du fonds d'investissement Invest2Innovate, qui met pourtant en garde face aux "défis" propres au Pakistan.

Et de lister les "maux de tête bureaucratiques", "la difficulté de faire entrer de l'argent dans le pays et l'impossibilité d'en faire sortir", ou la taxation "très handicapante" pour ces entreprises.

Un sondage de la Banque mondiale paru en 2015 montrait ainsi que 88% des petits entrepreneurs pensent qu'il est nécessaire de corrompre des fonctionnaires pour obtenir un contrat public.

Et Mme Lakhani de sourire: "si vous survivez à l'écosystème pakistanais, alors vous pouvez survivre partout."