Les Français sont-ils des enfants gâtés ?

Quand une journaliste britannique promène son oeil sur la situation économique française, il y a de quoi faire grincer quelques dents de ce côté-ci du "Channel"... mais sans doute quelques éléments à en tirer.

Jusqu'ici tout va bien ! Quand on marche dans le brouillard en direction d'un précipice, on peut se faire ce même raisonnement jusqu'au moment fatidique où l'on tombe dans l'abîme. A l'heure de la crise généralisée des économies développées, la France n'est-elle pas un peu dans cette situation ? Serions-nous les derniers enfants gâtés de l'Europe ? C'est la thèse que soutient Sophie Pedder, directrice du bureau parisien du magazine The Economist, dans son livre "Le déni français". Mais qu'on ne s'y trompe pas sur son intention, qui est bien de nous mettre en garde, pas de nous pousser dans le vide.


La France a des atouts indéniables...


D'ailleurs, Sophie Pedder reconnaît volontiers les qualités françaises, rappelant ses réussites technologiques majeures, du TGV à l'industrie nucléaire, tout comme le fait que le pays a su faire naître un grand nombre d'entreprises leaders et compte plus de sociétés que n'importe quel autre pays européen au sein du classement des plus grandes entreprises du magazine Fortune. Autre point à l'actif de noter pays, des inégalités entre riches et pauvres plutôt  moindres qu'ailleurs et qui ne se sont pas creusées. "L'écart entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres, après transferts sociaux et taxes, est resté stable sur 10 ans", souligne Sophie Pedder, citant l'Observatoire des inégalités et rappelant par contraste que l'écart de richesse s'est creusé ces dernières décennies dans la plupart des pays de l'OCDE.


... mais n'aime pas le changement


En revanche, la journaliste note que les Français sont plus enclins à vivre en se souvenant d'un passé glorieux qu'à préparer efficacement l'avenir. En témoigne l'incapacité des politiques à engager des réformes structurelles, malgré le constat clair que la France se situe "en zone dangereuse", comme le dit Didier Migaud, président de la Cour de comptes. Sophie Pedder rappelle a contrario l'honnêteté d'un Mario Monti  attribuant la faute de l'immense dette publique italienne aux Italiens, non à l'Europe et accordant ses actes à son constat. "Entre 2011 et 2012, d'après les prévisions du FMI, l'Italie aura réduit son déficit de 40%, l'Espagne de 29% et l'Allemagne de 23%, écrit la journaliste. L'effort de la France se limitera à 15%."

Sophie Pedder pointe notamment dans les défauts français un système d'allocations chômage trop généreux... avec les riches, le plafond d'indemnité mensuel de 6.000 euros permettant à certaines personnes aisées de vivre royalement sans travailler. "A titre de comparaison, au Danemark, pays de la "flexisécurité" tant vantée en France (...), un chômeur ne peut toucher plus de 2.145 euros par mois", note Sophie Pedder. En revanche, le taux d'indemnisation atteint là-bas 90% du salaire, contre 75% en France. Les travailleurs moins aisés perdant leur emploi sont mieux protégés. Le système social français n'est donc pas forcément la référence parfaite. Et l'auteur de prendre en exemple la Suède, qui  après ses graves difficultés du début des années 1990 (un déficit budgétaire de 11% du PIB) a compris que c'est de la rigueur budgétaire que viendrait la sauvegarde de son modèle social.


La folie des grandeurs et le mépris de l'argent


A l'heure où la réduction des déficits s'impose, la France n'a pas le goût des réformes, mais conserve celui de la complexité administrative, avec notamment sa myriade de régimes de protection sociale distincts ou encore ce fameux réseau de transports francilien RER et sa curieuse "cogestion" par la SNCF et la RATP. Surtout, en hommage à la grandeur passée du pays, le Français conserve la manie des dépenses somptuaires. Sophie Pedder cite pêle mêle les 147 millions d'euros dépensés pour le nouvel hôtel de la région Rhône-Alpes à Lyon, la frénésie d'équipement sportifs haut de gamme de l'agglomération lilloise ou l'armée de 130 jardiniers employée par la mairie au service des 55.000 habitants de Beauvais !

Cette folie des grandeurs peut sembler contradictoire avec un autre phénomène "typically french" : le mépris affiché des Français pour l'argent et ceux qui se vantent de leur argent. C'est sans doute là le plus grand paradoxe du pays qui a vu naître et croître LVMH, Publicis ou Michelin. Sa conséquence : la "fausse bonne idée"de faire payer les riches qui, en les faisant fuir, se révèle totalement improductive. Sophie Pedder critique à ce sujet la logique "marxiste" qui prévaut dans les médias français, toujours prêts à poser le salarié en victime face aux patrons voyous, comme si tous l'étaient. Pourtant, rappelle-t-elle avec justesse, avant de répartir la richesse, il faut d'abord penser à la créer. C'est bien pourquoi une économie florissante ne peut se passer d'entrepreneurs.

Emmanuel Schafroth

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