Les cinq métiers de Bouygues

Si la construction immobilière reste un métier phare du groupe Bouygues, elle n'est aujourd'hui qu'une de ses cinq branches d'activités, et même pas la première.

Les grandes entreprises sont souvent organisées de manière similaire, autour d'une société de tête ayant un caractère de holding, c'est-à-dire qu'elle a pour seule activité la détention d'un certain nombre de filiales et de sous-filiales, où se situe la véritable activité opérationnelle. Même constitués de dizaines, voire de centaines d'entités juridiques liées, certains groupes opèrent sur un seul marché, ou des marchés restant très voisins. On parle alors de "pure players", un statut qui peut constituer un avantage aux yeux de la Bourse: il rend plus lisible la stratégie et facilite une meilleure valorisation de l'action. A l'inverse, on appelle conglomérats les groupes présents sur plusieurs marchés, sans liens entre eux. Généralement, une société ne naît pas en tant que conglomérat mais le devient, suite à une démarche de diversification des risques de la part d'un entrepreneur qui a réussi dans un secteur mais, fidèle au bon sens populaire, ne veut pas "garder tous ses œufs dans le même panier".

Un centralien dans le BTP

Le groupe Bouygues est un exemple français bien connu de ces conglomérats, dont nous allons vous présenter quelques spécimens dans les prochaines semaines. Tout commence en 1952 lorsque Francis Bouygues, ingénieur diplômé de Centrale Paris, fonde son entreprise de bâtiment, après un passage chez Dumont-Besson, grande entreprise parisienne du secteur à l'époque. Dans cet immédiat après-guerre, les besoins de reconstruction sont immenses. Les travaux industriels seront la première spécialité de cette "start-up". Dès l'année suivante, Bouygues obtient un chantier d'ampleur, la construction des bureaux de la filiale française d'IBM, mais construit aussi des logements privés. La croissance est très rapide et l'entreprise, qui a basculé en 1954 du statut de SARM à celui de société anonyme (SA), emploie près de mille salariés à la fin de la décennie. La diversification de l'activité commence en 1956 avec la création de STIM, première pierre du futur Bouygues immobilier, mais concerne un métier restant proche de l'activité principale : la promotion immobilière.

Diversification tous azimuts dans les années 1980

Dans les années 1960, la croissance se poursuit à un rythme élevé, notamment grâce à l'arrivée aux côtés de Francis Bouygues d'un associé de choix, René Augereau, polytechnicien fortuné au carnet d'adresses bien garni. L'entreprise construira les sièges sociaux de Peugeot ou de la Française des pétroles BP, participant à bon nombre de grandes opérations immobilières. En 1970, alors que Bouygues s'oriente de plus en plus vers les chantiers privés et se prépare à l'internationalisation, son entrée en Bourse lui permet de trouver de nouveaux financements. En 1974 est lancée la filiale Bouygues offshore, spécialisée dans les travaux parapétroliers. Mais c'est dans les années 1980 que la diversification s'accélère. En 1984, le groupe rachète ETDE (distribution d'énergie) et la Saur (troisième société française de distribution d'eau) : des entreprises dont l'intérêt est d'avoir une activité beaucoup moins sensible aux cycles économiques que le BTP. Deux ans plus tard, c'est Colas qui entre dans le périmètre. Cette société spécialisée dans la construction de routes tire son nom de l'abréviation du procédé d'invention anglaise qui lui a donné le jour ("cold asphalte", ou asphalte à froid). Par le chiffre d'affaires et les bénéfices, c'est aujourd'hui le premier métier du conglomérat. Surtout, Bouygues fait en 1987 une entrée très remarquée dans le monde des médias en remportant l'appel à candidature menant à la privatisation de TF1, au nez et à la barbe de quelques magnats des médias, dont Robert Maxwell et Silvio Berlusconi.

La bipolarisation entre BTP et médias-télécoms

C'est un des derniers tours de piste pour Francis Bouygues, qui passe la main en 1989. A la surprise générale, c'est au plus jeune et au moins diplômé de ses quatre enfants qu'il cède les rênes, et non à Nicolas, l'aîné, pourtant centralien comme lui. C'est donc Martin Bouygues qui lancera le groupe dans les télécoms, lorsque Bouygues devient en 1994 le troisième opérateur mobile en France, ce qui lui vaudra une poussée de fièvre boursière à l'orée de la décennie suivante, le cours étant multiplié par 5 entre fin 1998 et mars 2000. A l'époque, tout le monde ne jure que par internet et certains analystes financiers ne s'embarrassent guère de principes en présentant Bouygues comme un acteur du secteur télécoms... qui représente alors à peine plus de 5% de son chiffre d'affaires ! La décennie 2000 verra un certain recentrage du groupe, avec la cession de Bouygues Offshore à Saipem (2002) et celle de la Saur à PAI Partners (2004), tandis que le groupe porte à 96,5% sa participation dans Colas, à l'issue d'une offre publique d'échange proposée en 2000 aux autres actionnaires. Par ailleurs, il a repris en 2006 la participation minoritaire de l'Etat dans Alstom, mettant un pied dans le transport ferroviaire et l'énergie. Les résultats 2012 de Bouygues montrent une progression de l'activité de construction immobilière (+9%) et de Colas (+5%), qui fait plus que compenser le recul de la promotion immobilière (-3%) et celui plus marqué de la division télécoms (-9%), touchée par l'arrivée tonitruante de Free dans le mobile. Des chiffres qui viennent confirmer l'intérêt du statut de conglomérat : lisser les effets conjoncturels grâce à une présence dans plusieurs métiers aux cycles différents.

Emmanuel Schafroth

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