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En images : 24 heures dans l'enfer de "crackland" à Paris

·12 min de lecture

Dans le nord de Paris, l'ouverture du Jardin d'Éole aux consommateurs de crack pendant une partie de la nuit a entraîné une concentration des problèmes de drogue – trafic, mendicité agressive, criminalité – dans une étroite bande de verdure. Reportage au cœur du plus grand lieu de consommation à ciel ouvert en Europe.

Les heurts entre toxicomanes et riverains excédés près de la place Bataille-de-Stalingrad ont poussé les autorités à ouvrir le Jardin d'Éole aux consommateurs de crack pendant une partie de la nuit. Une décision improvisée, qui a fait de la vie des riverains du parc un véritable enfer. France 24 a suivi leur quotidien sur une journée complète pour rendre compte de la situation.

13 h : "Si j'en arrive là, je me suicide"

Pipe à crack à la main, Joaquim embrasse du regard le Jardin d'Éole depuis une passerelle surélevée. Côté sud, des jeux d'enfants et un espace avec des machines de musculation. Côté nord, des silhouettes errant au milieu des fourrés et de la végétation, luxuriante en ce mois de juin caniculaire. Ce parc de 42 000 m² situé dans le nord-est parisien est devenu le royaume du crack à ciel ouvert depuis la décision des autorités françaises de prolonger les horaires d'ouverture afin d'y concentrer les toxicomanes chassés fin mai de la place de la Bataille-de-Stalingrad, située à quelques centaines de mètres de là.

Sous une chaleur écrasante, Joaquim allume sa pipe et inspire profondément. Les yeux fermés, ses paupières frétillent pendant que cette puissante drogue dérivée de la cocaïne inonde son cerveau. "Le problème avec le crack, c'est que juste après une dose, tu veux tout de suite en reprendre. La cocaïne, tu peux pas en sniffer toute la journée, sinon t'as le nez éclaté", explique l'ouvrier de 53 ans, qui parle en connaissance de cause. Joaquim a découvert le crack par le biais de toxicomanes rencontrés lors d'une cure de désintoxication dédiée aux consommateurs de cocaïne.

Depuis, il consomme régulièrement, deux à trois fois par semaine. Joaquim fait partie de ces "crackeurs" intégrés qui gravitent autour du Jardin d'Éole. Il vit dans la banlieue ouest de Paris, avec sa femme et sa fille, et travaille régulièrement comme rénovateur dans le bâtiment.

"Il suffit que je m'approche du parc et je me fais tout de suite interpeller : 'Eh, ça va ? Viens ici, le Portugais !' C'est facile d'acheter ma dose'". Mais la vue des nombreux toxicomanes à la rue, qui passent leurs jours et leurs nuits à chasser leur dose près du Jardin d'Éole, lui rappelle que chaque bouffée le rapproche du précipice.

"Si un jour, le crack me fait ça, j'arrête tout ou je me suicide. Vraiment ! Si je vois que je pars en vrille comme eux, je me fous en l'air", lance Joaquim. "En fait, ça m'arrangerait qu'ils ferment le parc aux toxicos, ça me ferait moins de tentation".

18 h 30: "Rendez-nous notre parc !"

Une centaine de riverains du Jardin d'Éole se sont donnés rendez-vous devant les grilles du parc. Des femmes d'un certain âge en robes à fleurs côtoient des familles venues avec enfants et poussettes. Patrick, qui habite juste au-dessus du jardin, lance au mégaphone les mots d'ordre de la manifestation : "Non à crackland, il faut que ça s'arrête ! Rendez-nous notre parc, rendez-nous notre quartier !". Joignant le geste à la parole, la petite troupe pénètre dans la moitié nord du Jardin d'Éole – la partie qui a été annexée par les accros au crack.

Encadrés par huit agents de sécurité de la mairie de Paris, les manifestants longent le grillage. Ils passent entre un homme en slip en train de se laver, une femme corpulente en haillons et des jeunes au regard hébété, briquets à la main. L'addiction au crack est un problème de longue date dans le nord-est de Paris, mais la décision de prolonger l'ouverture du Jardin d'Éole pour les toxicomanes jusqu'à 1 h du matin a démultiplié les problèmes pour les riverains du parc.

"Il est déjà arrivé que mon fils ne puisse pas aller à l'école parce que le hall du bâtiment était squatté par des drogués. Il fait de plus en plus chaud mais avec ces gens en bas, on a vraiment peur de sortir", affirme Djeneba, une mère de famille de 31 ans venue avec ses enfants.

Après une traversée symbolique de la moitié nord du parc, les riverains se retrouvent à l'extérieur. Un moment cathartique pour discuter des dernières agressions et des promesses de la maire de Paris d'améliorer la situation d'ici la fin du mois de juin. "Même s'ils le voulaient, ils ne pourraient pas sortir les toxicomanes du parc. Ils ne vont quand même pas envoyer l'armée", affirme l'un des riverains. "C'est pas un troupeau. S'ils s'en occupent, il faut qu'ils le fassent dignement", lui répond un autre.

20 h : "Un jour, ça va mal se terminer"

Depuis son balcon au 10e étage, Ryko a un panorama exceptionnel sur le Paris touristique avec la tour Eiffel sur sa gauche et le Sacré-Cœur, juste en face. Parfait pour admirer les couchers de soleil sur Montmartre. Mais s'il baisse les yeux, le DJ de 50 ans a une vue plongeante sur les toxicomanes qui se shootent ou font leurs besoins dans le Jardin d'Éole.

Comme les autres habitants du quartier, Ryko a plusieurs histoires glaçantes d'altercations avec des consommateurs de crack. Sa femme et ses enfants ont été récemment pris à partie par un toxicomane qui urinait dans le parc.

"Quand ma femme lui a demandé de faire attention, en lui disant qu'il y avait des enfants dans le parc, le mec s'est retourné vers eux. Il leur a montré sa b... et a commencé à l'insulter et à gueuler 'je vais te la mettre dans la ch... et dans l'c... !'". Esquiver la mendicité agressive ou être obligé de monter ses vélos chez soi chaque soir par crainte des vols est une chose. Craindre pour sa famille, c'est la ligne rouge pour les habitants du quartier. Ce genre d'agression gratuite et irrationnelle peut donner envie à certains riverains de se faire justice eux-mêmes. "Un jour, ça va mal se terminer", glisse Ryko.

En attendant, le business de la drogue continue comme si de rien n'était. Dans plusieurs recoins du parc, on voit défiler les toxicomanes devant des hommes qui leur remettent des petites galettes de couleur blanche. "C'est l'un des spots favoris des dealers", explique Ryko en désignant un endroit en face de son balcon. "D'ici, on les voit bien refiler du crack et compter les pièces".

22 h : "Le sanctuaire européen du crack"

Éole, divinité du vent dans le mythologie grecque, avait sa résidence sur l'île volcanique de Stromboli, selon les descriptions d'Homère. Alors que la nuit descend sur le quartier, le jardin d'Éole entre en éruption. Vu de loin – il devient franchement dangereux pour des journalistes de s'approcher –, des dizaines de petites flammes s'allument dans l'obscurité au moment où les consommateurs fondent leurs doses sur leurs pipes à crack.

Huit agents de sécurité de la mairie de Paris, dont deux maîtres-chiens, ferment la majeure partie du Jardin d'Éole. Les toxicomanes sont concentrés sur un petit espace de la taille de deux piscines olympiques dans le coin nord-est du parc. Les "cailloux" de crack changent de main et jusqu'à 300 consommateurs s'activent frénétiquement sur leurs pipes. C'est plus encore qu'au mois de mai dernier, quand François Dagnaud, maire du XIXe arrondissement, avait dénoncé le "sanctuaire européen du crack" sur la place de la Bataille-de-Stalingrad.

Plusieurs consommateurs de crack rencontrés dans la journée nous ont affirmé ne pas fermer l'œil de la nuit. C'est le cas de Djamel, un Kabyle accro depuis 2013, qui nous montre ses "cailloux", quatre petites boules blanches à peine plus grosses qu'un grain de riz. L'ancien barman fait fondre les cailloux sur sa pipe avant d'inhaler profondément en fermant les yeux. "Voilà, je viens de siffler 5 euros !", s'exclame Djamel.

Cet ancien barman de 46 ans consacre ses journées et ses nuits au crack avec six à huit galettes par jour. Il est, selon ses propres mots, littéralement consumé par son addiction. "Écoute, si tu me donnais 1 000 euros maintenant, je mettrais tout dans le crack et, dans quelques heures, il me resterait à peine de quoi payer un café", lance-t-il dans un éclair de lucidité.

1 h du matin : les sorciers modoux

"Modoux". Ce terme prononcé par les toxicomanes flotte sur les jours et les nuits du Jardin d'Éole. Avec sa consonance exotique, il évoque le mot "marabout". Une image de sorcellerie qui colle bien avec le comportement de zombie des toxicomanes les plus atteints du parc.

Et d'une certaine manière, les modoux sont bel et bien les sorciers du crack.

"Personne ne dit 'dealers' ici, on parle de modoux", nous expliquait Djamel un peu plus tôt. Pourquoi ? "Parce qu'ils te disent des mots doux avant que t'achètes ta dose... Ils nous font des 'Allez viens mon frère, elle est bonne'... Et cinq minutes après que t'as payé, ils te dégagent en te disant d'aller niquer ta mère", décrypte le Kabyle. Selon plusieurs toxicomanes et une enquête du Monde, les modoux sont pour la plupart Sénégalais.

À 1 h du matin, une équipe de sécurité privée vient fermer le dernier coin nord-est du Jardin d'Éole qui était encore ouverte aux crackeurs. Certains comatent sur place, devant les grilles du jardin, tandis que d'autres, chargés à bloc, se dispersent dans les rues, halls d'immeuble ou entrées de garage du quartier.

Ce n'est pas la fin du calvaire pour les riverains. Malgré la chaleur, certains sont obligés de dormir les fenêtres fermées pour éviter d'être réveillés à 4 h du matin par les cris et les éclats de voix liés aux bagarres nocturnes. C'est également l'heure des menus larcins et des agressions les plus violentes. "Ma mère a été attaquée par deux drogués à 5 h du matin, ils ont carrément essayé de lui arracher son sac à main", nous racontait Djeneba lors de la manifestation des riverains plus tôt dans la journée.

8 h du matin : escorte pour les agents de propreté

C'est une véritable petite escouade qui a été déployée de bonne heure devant l'entrée nord du Jardin d'Éole. Un engin de nettoyage avance, accompagné d'agents de propreté de la mairie de Paris. Scène habituelle de la vie parisienne : à coups de balai et de jets d'eau, ils enlèvent les nombreux détritus de la voie publique. Mais ici, ils sont escortés par plusieurs agents de sécurité de la mairie.

"C'est pour protéger les agents de nettoyage des toxicomanes qu'on est là", confie l'un des agents de sécurité, qui ne donne pas son nom car il n'est pas autorisé à parler à la presse. L'agent est aux premières loges pour assister à l'arrivée des premiers toxicomanes et dealers. Il est clairement dégoûté par ce qu'il a vu.

"La plupart de ces gens, ils prostituent leurs copines pour acheter du crack. Quant aux dealeurs, ils offrent parfois un peu de crack gratuitement aux migrants. Il suffit d'une dose pour rendre accro", affirme t-il.

À l'intérieur du parc, des consommateurs exténués gisent sur l'herbe dans la fraîcheur du petit matin. Quelques joggeurs s'aventurent à faire le tour du parc et des associations distribuent des petits déjeuners gratuits à l'entrée sud dans une ambiance détendue. Le volcan est temporairement rentré en sommeil.

10 h : la chèvre et le toxico

Une centaine de toxicomanes se sont déjà installés dans la partie nord du Jardin d'Éole, mais la partie sud reste relativement épargnée. Nous sommes assis sur la pelouse à l'ombre d'un arbre quand, soudain, on sent un grattement sur le haut de l'épaule. Il ne s'agit pas d'un accro au crack en train de mendier, mais d'une petite chèvre qui a décidé de nous grimper dessus.

"Ne vous inquiétez pas, elle veut juste essayer de monter sur votre dos pour atteindre les feuilles de l'arbre", nous explique un jeune de la Ferme pédagogique du Jardin d'Éole. Plusieurs chèvres et moutons se sont éparpillés dans la partie sud du parc et s'en donnent à cœur joie. Le week-end, des familles viennent profiter de ce mini-pâturage au centre de la capitale pour montrer les animaux aux enfants. Moutons, chèvres et lapins ne viendront pas à bout du problème de toxicomanie dans le quartier, mais ils permettent aux usagers du parc de ne pas laisser le terrain vacant et de préserver la partie sud du Jardin d'Éole.

L'ombre du crack ne s'éloigne pourtant jamais très longtemps.

"Ici, on est cernés par les toxicomanes", affirme Khardiata, une riveraine venue profiter du parc avec ses enfants le dimanche matin. "Le problème avec le crack est que tout ce qui leur permet de se renflouer doit être proche du lieu de vente. Les passes dans les cages d'escaliers, les bagarres pour des questions d'argent, la mendicité agressive (...) les mômes voient des choses qu'ils ne devraient jamais voir", explique la cadre hospitalière de 43 ans. Il lui apparaît essentiel de continuer à occuper le terrain en attendant des solutions pérennes.

Fermer le Jardin d'Éole aux toxicomanes et déplacer le problème ailleurs ? Ouvrir des salles de consommation et créer d'autres points de fixation ? L'urgence pour les habitants du quartier est de mettre fin aux nuisances, mais il n'y a pas de consensus sur la manière de traiter les accros au crack.

"Peut-être qu'on devrait les orienter vers des structures à l'extérieur, comme celles pour les riches, avec des suivis psychologiques. Le genre de centres où vont les stars d'Hollywood pour se désintoxiquer. Et mêmes pour elles, on voit que ça ne marche pas tout le temps", ajoute Khardiata.

Car, riche ou pauvre, le problème reste fondamentalement le même : les ex-toxicomanes sont souvent cernés par des personnes accros qui les poussent à replonger. Voire à passer à pire, comme nous l'a raconté Joaquim au début de notre plongée dans l'univers du crack.

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