Gemalto, le nouveau promu du CAC 40

Entreprise et entrepreneurs à succès, épisode 10: l'entreprise Gemalto est paradoxalement peu connue en France. Mais entre votre téléphone mobile, votre carte bancaire et votre passeport biométrique, vous avez sûrement un produit Gemalto près de vous. Retour sur l'histoire d'un leader mondial.

C'est un bien curieux inventeur qui nous a quittés le 29 avril dernier. Comme pour coller à son look de professeur Tournesol hilare, Roland Moreno a longtemps consacré son énergie à créer des objets inutiles, comme, à la fin des années 1960, la "matapof", cette machine à tirer à pile ou face qui le fit initialement remarquer du monde des médias. Au tournant des années 1970, ce passionné d'électronique passe cependant à des choses beaucoup plus sérieuses, en déposant à partir de 1974 plusieurs brevets concernant un "moyen inhibiteur du transfert d'information", autrement dit un circuit intégré inviolable. La carte à puce est en train de naître et une flopée d'industriels français s'engouffrent dans la brèche, dont Gemplus, Oberthur, Solaic, Bull ou Schlumberger ! En 1979, cette dernière société, dont l'activité principale se situe dans les services pétroliers, entre au capital d'Innovatron, l'entreprise de Roland Moreno.

De rapprochement en rapprochement, la naissance d'un leader

La première application à grande échelle de la carte à puce, au milieu des années 1980, sera la télécarte, outil de prépaiement pour les cabines téléphoniques publiques, qui se développe pour lutter contre les actes de vandalisme qui touchaient les cabines à pièces. Ce moyen de sécurisation est aussi testé dès 1984 sur des cartes bancaires: un domaine où la France fut clairement un pays précurseur. A mesure que le marché de la carte à puce prend son envol, Gemplus et Schlumberger s'imposent comme les deux entreprises de référence. Le second rachètera successivement Solaic en 1997, et la filiale CP8 de Bull en 2001.

L'objectif d'Olivier Piou, à la tête de Schlumberger Tests & Transactions, est alors clair : bâtir un leader mondial de la carte à puce, fort sur tous les segments du marché et avec une couverture géographique large. Il est resté fidèle à cette promesse. En mai 2004, Schlumberger se désengage de sa filiale, qui fait son entrée en Bourse, au Premier marché parisien, sous une nouvelle identité... Axalto. Le prix d'introduction définitif, fixé à 14,80 euros, soit au bas de la fourchette initiale indiquée, témoigne du piètre succès rencontré par l'opération auprès des investisseurs. Tant mieux pour ceux qui y ont souscrit ! Depuis, ils ont multiplié leur pécule par plus de 4,5 : une performance appréciable dans une conjoncture boursière qui s'est révélée très compliquée sur la période. Entretemps, Axalto a annoncé fin 2005 sa fusion avec son meilleur ennemi, Gemplus, pour former Gemalto: une fusion présentée comme "d'égal à égal", mais toujours sous la houlette d'Olivier Piou, aujourd'hui encore Directeur général de l'entreprise, laquelle a remplacé ce 24 décembre 2012 Alcatel-Lucent au sein de l'indice CAC 40.

Cap sur la croissance

Car si le chiffre d'affaires de la nouvelle entité a quelque peu stagné dans les années suivant la fusion, il est nettement reparti à la hausse à partir de 2010, franchissant même le seuil symbolique des 2 milliards d'euros l'an dernier et confortant le statut de leader mondial du groupe, qui emploie aujourd'hui 10.000 salariés dans une quarantaine de pays. Cette croissance a dopé la rentabilité, avec une marge d'exploitation qui a atteint 12,7% en 2011, contre 5,2% en 2007. Et les analystes s'attendent aujourd'hui à une nouvelle progression desl'activité dans les deux ans à venir (voir graphique ci dessous), pour dépasser les 2,4 milliards d'euros en 2014. Car, à l'heure de l'identité numérique, Gemalto se trouve au cœur de problématiques porteuses comme la sécurisation des transactions informatiques. Si la télécarte est morte, c'est toujours la téléphonie qui constitue la principale source de revenus du groupe (48% du chiffre d'affaires 2011), grâce aux cartes SIM qui équipent chaque appareil mobile. Le démarrage des réseaux de télécommunications mobiles de quatrième génération, qui autoriseront des débits de données de l'ordre de 100 mégaoctets par seconde, ouvre un nouveau marché à Gemalto.

chiffre d'affaires-Gemalto

Toujours plus de transactions, toujours plus de besoins de sécurisation

Le deuxième marché du groupe reste celui de la carte bancaire (26% de l'activité), marché dans lequel la carte à puce, grâce à la meilleure sécurisation qu'elle offre, a déjà supplanté les cartes à bande magnétique. Et pourtant, certains pays n'ont pas encore achevé la migration, à commencer par la Chine, où l'on ne dénombre pas moins de 2,3 milliards de cartes bancaires et qui doit basculer à la carte à puce d'ici la fin 2015 ! D'autre part, le développement des pays émergents augmente le taux de bancarisation des populations: autant de nouveaux clients pour Gemalto. Avec une position majeure sur ces deux marchés, Gemalto est en situation idéale pour profiter du développement des paiements mobiles, y compris les transferts d'argent de mobile à mobile, exactement à l'intersection de ses deux métiers principaux, et qui connaissent déjà un énorme succès au Kenya (près de 20 millions d'utilisateurs).

Autre marché plein de promesses, celui de l'identité électronique, avec l'apparition de documents comme le passeport biométrique, qui inclut les empreintes digitales et la photographie de la personne sur une puce inviolable, et devrait être adopté par plus de 100 pays à l'horizon 2015.

Mais la division la plus récente de Gemalto, issue de l'acquisition de Cinterion, est celle dédiée aux technologies M2M ("machine to machine") qui permettent à des appareils de communiquer entre eux, avec des applications multiples, comme la gestion de flottes automobiles ou les réseaux de distribution intelligents ("smart grids"), qui utilisent l'informatique pour mieux gérer la production d'énergie et éviter ainsi le gâchis. Décidément, si Gemalto entre aujourd'hui au CAC 40, c'est pour y rester un moment.



Emmanuel Schafroth

Lire aussi
La banque Rothschild : le phénix de la finance
Entreprises et entrepreneurs à succès, épisode 6 : Andreessen et Horowitz, les nouveaux financiers …