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Coronavirus: la BCE et Lagarde sous le feu des critiques

Coralie FEBVRE et Jean-Philippe LACOUR
La présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde, le 23 janvier 2020

Francfort (AFP) - Un réponse ambitieuse mais rendue inaudible par une communication maladroite: loin d'apaiser la panique financière face au coronavirus, la Banque centrale européenne a déclenché jeudi un feu de critiques, qui visent directement sa nouvelle présidente.

Jeudi, pour son premier grand test à la tête de la BCE, Christine Lagarde a déjoué les attentes: d'abord par un arsenal technique, destiné à maintenir banques et entreprises à flot pour éviter une vague de défaillances, plutôt que par une baisse de taux dont l'intérêt aurait surtout été symbolique.

Ensuite par un ton ferme voire abrupt, renvoyant aux Etats l'essentiel de la réponse sanitaire et économique à cette crise, quand son prédécesseur Mario Draghi avait habitué les marchés à beaucoup attendre des banques centrales.

Enfin, interrogée sur la défiance entourant la dette italienne, qui perturbe le financement du pays alors qu'il est submergé par l'épidémie, elle a répondu que la BCE n'avait pas pour "mission de réduire les "spreads"", soit ici l'écart entre le taux italien et le taux allemand de référence.

"Je me bornerai à qualifier ses propos d'"accidents" car je suis un ministre de la République, sinon j'aurais utilisé un autre mot", a sèchement répliqué jeudi soir Stefano Patuanelli, ministre italien du développement économique, sur la chaîne Rete4.

- Bourde -

Pour lui, la conférence de presse de Christine Lagarde jeudi a causé "la plus importante chute à la Bourse de Milan" (-16,92%), pendant que les autres Bourses s'effondraient elles aussi dans des proportions historiques.

La sortie de Mme Lagarde renvoie certes au mandat de la BCE, qui se limite à viser un niveau d'inflation. Mais la forme est si inhabituelle que la présidente a dû dans la foulée rectifier le tir sur la chaîne CNBC, promettant d'utiliser "toute la flexibilité" du programme de rachats de dette.

En clair et tant qu'elle respecte certaines limites, la BCE peut racheter plus d'obligations d'Etat italiennes, sans devoir afficher ce soutien ciblé.

"Nous pouvons nous concentrer sur des juridictions particulières en fonction des circonstances", a confirmé vendredi l'Italien Ignazio Visco, membre du conseil des gouverneurs de la BCE, auprès de Bloomberg TV.

L'institut monétaire a même accru jeudi ses marges de manoeuvre en dotant son programme de 120 milliards d'euros supplémentaires d'ici la fin de l'année.

Mais cette bourde n'a pas favorisé l'accueil du paquet de mesures adopté par la BCE, d'autant qu'il contraste avec les baisses de taux précoces et franches de la Réserve fédérale américaine et de la Banque d'Angleterre.

"La Banque centrale eurppéenne a fait part de ses premières décisions. Seront-elles suffisantes ? Je ne le crois pas", a estimé dès jeudi soir le président français Emmanuel Macron.

- 'J'aurai mon style' -

Le commissaire européen chargé du Marché intérieur, Thierry Breton, a lui aussi jugé vendredi que la BCE devrait "aller plus loin".

"Mme Lagarde sait très bien qu'elle s'est trompée dans sa réponse", assénait de son côté l'ancien chef du gouvernement italien Matteo Renzi sur Europe 1. "Nous devons donner aux familles, aux petites et moyennes entreprises, des liquidités, pas les réponses bureaucratiques d'hier".

Or c'est justement un ambitieux programme de liquidités que la BCE a annoncé jeudi, avec une stimulation inédite des prêts bancaires ciblée sur les PME fragilisées. Mais le message ne semble guère être passé.

Venant à la rescousse dans un billet de blog, le chef économiste de l'institut Philip Lane a dû expliquer vendredi que l'arsenal de la BCE revenait à "abaisser les coûts d'emprunt dans l'économie", plus efficacement qu'une baisse de taux.

"Ce qui n'a pas fonctionné, ce n'est pas la composition du paquet de mesures mais quelques messages malencontreux de la présidente Lagarde. C'est une erreur de communication importante", relève auprès de l'AFP Mark Wall, chef économiste de Deutsche Bank.

L'ancienne patronne du Fonds monétaire international, première dirigeante de la BCE dépourvue de formation d'économiste et d'expérience des banques centrales, avait promis en décembre d'avoir "son propre style".

Mais face à cette épreuve complexe, la Française "a mal vendu les mesures de la BCE et a encore accru l'incertitude sur les marchés", déplore le quotidien allemand Handelsblatt.