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"C'est un peu la Foire du trône": les expos immersives, révolution artistique ou arnaque intellectuelle?

Peu connu de son vivant, Vincent Van Gogh le serait-il dorénavant trop? Le peintre hollandais, auteur de la mythique Nuit Étoilée ou des Tournesols, déchaîne en tout cas toutes les passions dans le milieu de la culture ces dernières années, à en observer la multiplication des installations numériques qui lui sont consacrées depuis 2008.

Imagine Van Gogh: the immersive exhibition, Imagine Van Gogh exhibit, Van Gogh: the immersive experience, Van Gogh alive, ou encore Beyond Van Gogh font tous partie de la (longue) liste des expositions "immersives" qui ont récemment fleuri partout dans le monde, avec pour promesse de plonger le spectateur dans la peinture du maître.

L’engouement est tel qu’à New York en mars 2021, le Better Business Bureau - un organisme d'aide aux consommateurs nord-américains - s’est alerté de la confusion que pouvait créer chez le consommateur la multiplication des expositions numériques dédiées à l’artiste, partageant parfois un nom très proche.

"J'ai l'impression d'être dans le tableau"

À chaque fois, la curation est la même: une grande salle est plongée dans le noir, et ses murs recouverts de tableaux de Van Gogh projetés grâce à de puissants vidéoprojecteurs. Parfois, les peintures s’animent sous vos yeux: les tournesols tournoient, et les étoiles scintillent.

La pratique a même été adoubée par la série Emily in Paris. Dans la première saison, l’héroïne incarnée par Émily Collins s’émerveille devant l'œuvre projetée de Vincent Van Gogh, alors qu’elle visite l’Atelier des Lumières, un lieu consacré à l’art numérique à Paris. "C’est incroyable, j’ai l’impression d’être dans le tableau", l’entend-on s’extasier.

Mais se rendre à une exposition consacrée aux peintures d’un artiste, sans n’en voir aucune, fait-il sens? Dans le monde de la culture, l’intérêt artistique ou non de telles expositions fait débat.

"Une sorte de trahison"

"Ce que j’en ai retenu pour l’instant, avec l’animation des tableaux, c’est une grande incompréhension", lâche à BFMTV.com Wourt Van Der Veen, conseiller scientifique de l’Institut Van Gogh. On pompe des images sur Wikipédia pour ensuite les projeter sans propos.

"Il n’y a pas de travail de curation, on n’explique pas le geste de l’artiste, et on ajoute de la musique", dénonce ce spécialiste de Vincent Van Gogh, auquel il a consacré une thèse. "C’est un peu la Foire du trône."

Les tenants d’une exposition traditionnelle des œuvres craignent que face à une projection numérique, il soit impossible de remarquer la texture des tableaux, ou le mouvement qui peut habiter les coups de pinceaux.

"Quand on prend deux minutes pour regarder La nuit étoilée, on peut vivre 100 voyages", poursuit Wouter van der Veen.

Puis d’indiquer: "Il y a une sorte de trahison dans ces expositions. On a tendance à prendre les gens pour des idiots. (...) Cela ne va pas dans le bon sens. C’est l’émotion du spectacle, et non le spectacle de l'émotion."

Une importante manne financière

Mais face à l'appât de l’immersif, difficile de résister. Culturespaces, l’entreprise derrière l’Atelier des lumières, est un fleuron français en la matière. Elle a d’abord ouvert un premier lieu en plein cœur de la capitale en 2018, réhabilitant une ancienne fonderie. Depuis, la PME continue de monter en puissance, avec 70 millions de chiffre d’affaires, comme le relatait en septembre dernier le quotidien Les Échos.

Le prix d’entrée de ces expositions illustre l’intérêt économique qu’elles constituent. Pour l’Atelier des Lumières, il faut compter 16 euros en plein tarif pour un billet d’entrée, soit un euro de moins que le Louvre. Outre-Atlantique, l’exposition Imagine Van Gogh, the immersive exhibition est actuellement proposée à 32,77 dollars, plus cher que le très réputé et fourni Metropolitan Museum of Art de New York.

Projeter des œuvres de Vincent Van Gogh est assez aisé, en dépit de la renommée de l'artiste. "L'œuvre de Van Gogh est dans le domaine public, et les différents acteurs qui gèrent son héritage sont très généreux. C'était d'ailleurs le vœu de Van Gogh, que son œuvre soit partagée au plus grand nombre", note Wouter van der Veen.

Culturespaces étend désormais son influence à travers le monde, en multipliant les artistes proposés, ainsi que les lieux d’expositions. En France d’abord, comme à Bordeaux, mais également à Séoul ou encore à Amsterdam. Dernier projet en date? L’ouverture en septembre dernier d’un nouveau lieu d’exposition en plein cœur de New York, grand de 3000 m2. Coût de l’opération: 22 millions de dollars.

La société n'a pas donné suite aux sollicitations de BFMTV.com. Mais auprès de nos confrères des Échos, Bruno Monnier, président de Culturespaces, s'est réjouit de cette réussite, d’autant que pendant longtemps, "les acteurs culturels publics ont dénigré nos expositions numériques; aujourd'hui, tous viennent au digital, telle la RMN-Grand Palais".

"Montrer la dynamique des œuvres"

Roei Amit dirige justement le Grand Palais Immersif situé dans une annexe de l’Opéra Bastille à Paris, pendant numérique du Grand Palais actuellement fermé pour travaux. Le lieu propose jusqu’au 5 novembre une exposition immersive dédiée à l’artiste tchèque Alfons Mucha.

Interrogé sur les critiques émises sur l’immersif, ce spécialiste du numérique défend le travail de ses équipes. "Pour cette exposition, nous avons travaillé avec la fondation Mucha, ainsi qu’une commissaire spécialiste de l’artiste", souligne-t-il auprès de BFMTV.com.

De manière plus générale, Roei Amit note les apports du numérique dans le milieu de l’art: "Nous ne cherchons pas à simplement faire un autre type de reproduction, mais nous voulons montrer la dynamique des œuvres. Par exemple, avec Mucha, ses courbes, qui sont au cœur de sa création."

Parler aux jeunes

Un constat partagé par Gianfranco Iannuzzi, qui a mis sur pied la plupart des expositions proposées par l’Atelier des Lumières à Paris, dont l'actuelle, dédiée à Marc Chagall. Sociologue de formation et photographe, il est venu à l’art immersif en cherchant un nouveau moyen d’exposer ses tirages.

"L’art immersif peut beaucoup parler aux jeunes générations, il suscite des souvenirs plus vifs, tout en permettant de sensibiliser à l'art des publics plus vastes", assure-t-il.

Pour lui, il est vain de mettre en compétition musées et lieux d’exposition immersifs, œuvre originale et reproduction numérique. "Le musée a son rôle, il faut que les gens continuent à y aller. L’art immersif ne pourra jamais remplacer l’œuvre originale. C’est en réalité interdépendant. Soit on nie toute reproduction, soit on accepte qu’on puisse la montrer", poursuit-il.

Wouter van der Veen se montre sceptique sur la supposée démocratisation que ces expositions apportent: "L’art immersif possède un aspect positif, car cela peut constituer un premier contact avec un artiste. Mais il peut également avoir un effet pervers. Quand les personnes se rendent au musée et se rendent compte que Les Tournesols de Van Gogh ne tournoient pas, et que les musées peuvent ressembler à des temples, cela peut les détourner à tout jamais de lieux d’expositions plus classiques."

Une continuation de l'œuvre de l'artiste?

Et si, en réalité, l'essor de ces expositions n’était pas simplement une réponse aux nouvelles attentes du public? C’est du moins ce que pense Daniel Bougnoux, philosophe et professeur retraité de l’Université de Grenoble, auteur de l’essai La Crise de la représentation (éd. La Découverte) .

"En démocratie comme en art, la représentation ne nous suffit plus, nous réclamons la participation", explique-t-il à BFMTV.com.

Puis de poursuivre: "Que d’astucieux informaticiens de l’image, aidés de très puissantes machines, s’emparent d’un tableau de Van Gogh ou de Monet pour en faire un promenoir, un salon de massage ou une invitation au bain, ne me paraît nullement sacrilège, mais conforme quelque part au génie de ces peintres."

Le philosophe estime même "qu’aucune œuvre n’est intouchable". "C’est ainsi qu’un poème peut devenir une excellente chanson, un livre peut engendrer un film", poursuit-il.

Wouter Van der Veen ne ferme d’ailleurs pas totalement la porte au numérique. "Moi, ce que je préfère, c’est l'utiliser pour aller vers l’œuvre. On pourrait utiliser 100m2 pour que des personnes qui ne sont pas toujours au fait d'un artiste soient stimulées, que cela crée un appétit", croit-il.

Le débat dans le monde de l’art est donc ouvert. En attendant, l’entreprise Culturespaces poursuit son expansion. En février, le Phœnix des Lumières a ouvert ses portes à Dortmund, en Allemagne. En 2024, c’est le Port des Lumières qui ouvrira à Hambourg, portant à 10 le nombre de lieux d’exposition gérés par l’entreprise. Au programme? Van Gogh, bien sûr.

Article original publié sur BFMTV.com