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Cannabis : le premier marché agricole américain ?

Emmanuel Schafroth
Emmanuel Schafroth
Cannabis premier marché agricole US

Le cannabis "récréatif" devient légal dans certains Etats américains. Au nom de la liberté individuelle ? Ou plutôt du roi dollar ?

Les Américains sont souvent moqués pour leur conservatisme. On a tous en mémoire quelques lois ubuesques, comme celles sur l'interdiction de la sodomie qui étaient encore en vigueur dans plusieurs Etats il y a une dizaine d'années, avant que la Cour suprême ne s'en mêle. D'ailleurs, la Virginie continue de proscrire les sex toys et la fornication qui est, comme chacun sait, le fait pour une personne non mariée, d'avoir volontairement des rapports sexuels avec une autre.

La légalisation est en marche

D'un autre côté, les Etats-Unis sont aussi, parfois jusqu'à l'excès, le pays du libéralisme et surtout un pays où le changement arrive vite, notamment lorsqu'il est question de chiffres comportant beaucoup de zéros avec le mot "dollars" derrière. Alors que la France vient de faire un pas en direction de l'usage thérapeutique du cannabis en autorisant le Sativex, un médicament anglais, le pays de l'Oncle Sam est déjà un cran plus loin, du moins dans certains Etats. Car si un certain nombre d'Etats américains autorisent le cannabis médical, 16 Etats ont déjà décriminalisé l'usage récréatif de la substance, parmi lesquels la Californie, le Nevada, l'Etat de New York ou encore Hawai.

Et surtout, deux Etats l'autorisent explicitement. C'est le cas sur la côte ouest, dans l'Etat de Washington, où vous pouvez, pour la somme de 1.250 dollars, frais de dossier inclus, solliciter auprès de la Régie des alcools une licence "MJ" vous autorisant à cultiver (jusqu'à près de 2.800 mètres carrés) ou vendre de la marijuana. Et depuis le 1er janvier, le Colorado, autre Etat démocrate, les effets euphorisants communément associés à la substance ne doivent pas toucher uniquement les consommateurs.

Un joli business en vue

D'après le Huffington Post, les quelque 37 "dispensaires" ouverts en ce début d'année ont déjà enregistré environ 5 millions de dollars de chiffre d'affaires. Sur l'année 2013, l'Etat du Colorado s'attend à des ventes de 578 millions de dollars, ce qui lui rapporterait 67 millions de taxes.Voilà qui doit réjouir l'activiste John Gettman. Car cet apôtre de la légalisation n'avance pas que des arguments ayant trait à la liberté individuelle. On connait la puissance agricole des Etats-Unis sur le marché du maïs ou de la fève de soja, où le pays occupe le rang denuméro un mondial. Mais dans un rapport daté de 2006, John Gettman, en combinant les chiffres issus du ministère de l'agriculture aux estimations de la production américaine de marijuana, démontrait que cette dernière était, en valeur marchande, la première culture agricole du pays, avec 35,8 milliards de dollars, loin devant le maïs 23,3 milliards) et le soja (17,6 milliards) ! Et notre homme de conclure qu'il était dommage que ce marché énorme échappât au fisc.

Le cannabis, c'est bon pour les finances publiques

Vers la même époque, l'économiste Jeffrey Miron, enseignant à la très réputée université de Harvard, faisait le calcul des conséquences de la prohibition de la marijuana sur les finances publiques. Il estimait ainsi que les arrestations, poursuites et emprisonnement liées à la détention coûtaient au pays un total de 7,7 milliards de dollars par an, tandis qu'une taxe comparable à celle sur les alccols en cas de légalisation pourrait rapporter 6,2 milliards !

Aujourd'hui, le cannabis devient un enjeu économique et a même son cabinet d'étude spécialisé, Arcview Market Research. En prenant des hypothèses sur la légalisation future par d'autres Etats, celui-ci table sur un marché américain de 10 milliards de dollars en 2018. Le billet de banque américain n'aura jamais autant mérité sa couleur verte.

Emmanuel Schafroth