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Alaa El Aswany : «L’Égypte me manque, mais la dictature ne me manque pas»

·9 min de lecture

Fervent soutien de la révolution égyptienne du 25 janvier 2011, le romancier Alaa El Aswany est très critique envers le régime militaire en place au Caire. L’écrivain fait partie de l’avant-garde intellectuelle qui a préparé le terrain pour les soulèvements populaires de 2011. Censuré dans son pays et poursuivi par le tribunal militaire égyptien, le romancier cairote vit aujourd’hui à New York. Joint par téléphone à l’occasion du dixième anniversaire du « printemps égyptien », il raconte son engagement et son espoir dans l'avenir démocratique de son pays. Entretien.

RFI: Que vous inspire le dixième anniversaire des soulèvements populaires qui ont eu lieu en Égypte à partir du 25 janvier 2011 ?

Alaa El Aswany: Vous savez, je n’ai pas seulement écrit sur l’Égypte, j’ai aussi participé aux manifestations. Pendant la révolution, j’étais tous les jours sur la place Tahrir, au Caire, qui était devenue l’épicentre de la contestation. J’ai pris régulièrement la parole pour dire tout le bien que je pensais de ce mouvement. C’était essentiellement un mouvement de la jeunesse égyptienne. J’ai pu voir de près le courage de ces jeunes qui n’ont pas hésité à défier les forces de l’ordre lourdement armées. J’ai vu des gamins à peine sortis de l’adolescence s’effondrer à côté de moi. Ils se faisaient tirer dessus. Parmi les manifestants, il y avait des gens qui me reconnaissaient et ils me disaient que s’ils étaient là, c’était un peu grâce aux romans politiques que moi, ainsi que d’autres écrivains égyptiens, avions écrits pour dénoncer la dictature, la corruption et les dérives du pays. Ces propos me touchaient beaucoup, car c’était la meilleure récompense qu’un écrivain pouvait recevoir. De mon point de vue, elle est plus importante que tous les prix littéraires prestigieux qui m’ont été attribués. Rétrospectivement, ces journées révolutionnaires ont été le plus grand moment de ma vie. Je n’oublierai jamais la fraternité, la solidarité, l’enthousiasme dont j’ai été témoin pendant ces jours de révolte et de colère.

Quelles étaient les revendications des manifestants ?

Ils réclamaient la fin de la dictature, une nouvelle Constitution assurant l’égalité des chances, l’instauration d’une république digne de ce nom. Les services de propagande du régime avaient pris d’assaut les médias, la presse, pour leur faire dire que ces manifestants, issus pour la plupart des classes populaires, avaient été instrumentalisés par des intellectuels éduqués en Occident, qui leur avaient mis dans la tête des concepts tels que « démocratie » et « république », qui étaient loin des préoccupations du petit peuple. Comme si on a besoin d’un doctorat pour prendre conscience de l’injustice sociale, pour réclamer la liberté et la dignité ou pour crier qu’on a faim ! Les révolutionnaires de la place Tahrir étaient mus par les privations qui étaient leur lot quotidien. Aussi avaient-ils pris d’assaut les lieux de pouvoir pour faire entendre leurs voix. Le temps de la révolution, la rue était devenue plus forte que le régime, entraînant la chute du président Moubarak le 11 février 2011. Ces événements ont fait trembler les monarchies du Golfe. Ce n’est pas rien.

À quel moment le rapport de force a-t-il changé ?

Avec l’alliance entre les militaires et les Frères musulman. Le pays s’est retrouvé pris en tenaille entre l'armée et les islamistes. Dans un premier temps, les islamistes avaient le vent en poupe et ont réussi à faire élire à la présidence l’un des leurs, Mohamed Morsi. Quand les Frères musulmans firent planer sur le pays la menace d’une rivière de sang, l’armée a repris les choses en main, mais au lieu de favoriser la tenue d’élections démocratiques comme elle l’avait promis, elle a confisqué la révolution, faisant élire à la présidence Abdel Fatah al-Sissi, ex-chef de l’armée. Nous avons assisté à un retour en arrière, avec la restauration du régime militaire au pouvoir au Caire depuis 1952.

La révolution de la rue a échoué en Égypte…

Non, je ne parlerais pas d’échec. Moi, je reste optimiste pour l’avenir car, dix ans après, nous sommes de plus en plus nombreux à souhaiter l’avènement de la démocratie, d’un État civil séculaire, qui ne soit ni religieux ni militaire. Cette évolution me paraît inévitable pour deux raisons. Je reste optimiste d’abord parce que j’ai lu l’Histoire. Dans le passé, après chaque révolution, il y a eu une contre-révolution. Le modèle en la matière, c’est la Révolution française, la mère de toutes les révolutions. Dix ans après 1789, la France s’est retrouvée avec un empereur en la personne de Napoléon. Ce n’est pas tout à fait ce que les révolutionnaires français avaient espéré. Ils ont eu ensuite droit à un retour à l’ancien régime, à une monarchie bourgeoise, puis à un Second Empire, avant que la nouvelle vision puisse vraiment s’installer, s’incarnant sous la forme d’une république. Enfin, je reste optimiste, car je n’oublie pas que 65% des Égyptiens ont moins de 35 ans. Ils étaient majoritaires parmi les 10 à 20 millions de personnes, selon les chiffres donnés par CNN, qui ont manifesté sur la place Tahrir en 2011. Ce sont eux qui vont construire l’avenir de l’Égypte. Ils incarnent une vision plus progressiste du pays et du fonctionnement du pouvoir.

Mais dix ans après les soulèvements populaires, le gouvernement au pouvoir au Caire semble plus répressif qu’à l’époque de Hosni Moubarak. Vous-même, vous avez souligné la brutalité du régime instauré par le président Sissi et ses acolytes.

Il y a une explication à cela. Les militaires qui gouvernent l’Égypte ont été confrontés, il y a dix ans, à une révolution inédite. Ils ont fait la promesse à la classe dominante et à leurs alliés extérieurs qu’une telle situation ne se reproduira plus. Je compare le pouvoir actuel à un tigre blessé qui, comme on le sait, est plus dangereux, plus agressif, plus brutal. Le sort qui m’est fait illustre parfaitement la brutalité grandissante du régime. En tant que romancier critique du régime, je suis frappé d’ostracisme. Je ne peux pas m’exprimer dans les médias, mes livres sont interdits au Caire, ainsi que dans tout le monde arabe.

Vous n’avez jamais été en odeur de sainteté auprès du pouvoir en Égypte...

C’est vrai, mais force est de constater que la situation est pire qu’avant. Sous le président Moubarak, je bénéficiais d’une certaine marge de manœuvre, j’avais ce que j’appelle une « liberté de bavardage ». Si je peux résumer l’attitude du gouvernement sous Moubarak, je dirais : « Écrivez ce que vous vous voulez. Moi, président, je ferai ce que je veux ! » Mes portraits critiques du gouvernement étaient toutefois tolérés et on me laissait organiser les séminaires de littérature que j’ai animés pendant plus de vingt ans. Non seulement aujourd’hui je suis interdit de publication mais, en plus, je ne peux même pas m’exprimer dans les médias ou dans la presse. Plus grave encore, depuis 2019, je suis poursuivi par la justice militaire égyptienne pour « insultes envers le président, les forces armées et les institutions judiciaires ». En cause : mon dernier roman, J’ai couru vers le Nil (Actes Sud, 2019), et des interviews que j’ai données à l’étranger.

Diriez-vous qu’il n’y a aujourd’hui aucune liberté d’expression ou liberté intellectuelle en Égypte ?

Le régime contrôle tous les médias. On ne peut pas s’exprimer à la télévision ou publier quoi que ce soit sans la bénédiction du pouvoir. Même sous Nasser, qui était un dictateur, les marges de liberté pour la création intellectuelle étaient grandes, comme en témoignent les romans ouvertement critiques vis-à-vis du régime qu’a publiés à l’époque un homme comme Naguib Mahfouz. Ce dernier aurait été interdit de publication sous le président Sissi. Lorsque mes amis haut placés ont voulu intercéder en ma faveur auprès des généraux proches du pouvoir, ils ont entendu dire que je ne devais m’attendre à aucune clémence, car mes écrits ne font que créer des problèmes au gouvernement. Paradoxalement, cette réponse m’a plutôt empli de fierté, car j’estime que la mission de tout écrivain est d’être un problème, d’être une épine sous les pieds des puissants.

Mais le prix à payer est très lourd. Vous avez dû quitter votre pays. Quelle est votre situation personnelle ?

En effet, j’ai dû prendre mes dispositions. Depuis 2015, j’enseigne dans des universités américaines où je donne des cours de création littéraire. J’ai aussi créé mon propre atelier de creative writing. Jusqu’à encore récemment, j'allais régulièrement en Égypte pour rendre visite à mes proches. J’avais de plus en plus d’ennuis à l’aéroport du Caire lorsque je revenais au pays. À partir de 2019, depuis que les procédures judiciaires ont été lancées contre moi, je ne suis plus retourné en Égypte, sur les conseils de mes avocats. L’Égypte me manque, mais la dictature pas du tout.

Vos livres sont lus, admirés dans le monde entier, particulièrement en France où ils sont des best-sellers. Quelle relation avez-vous avec la France ?

Une relation privilégiée. Je considère la France comme ma deuxième patrie. J’ai fait mes études au lycée français de Bab El-Louk, au Caire, où j’ai appris la langue et où j’ai été initié à la culture et surtout à la littérature française. Je suis heureux que mes livres aient trouvé un lectorat en France. Je suis moins heureux de constater les liens forts que le gouvernement français entretient avec le régime tyrannique du Caire auquel il vend des armes. Ces armes sont ensuite utilisées pour réprimer les manifestants qui combattent la dictature. Je comprends que les actions des gouvernements soient motivées par des intérêts et pas par des principes. J’ai eu l’opportunité de le dire de vive voix au président Hollande lors de sa visite en Égypte. Je pourrais le redire au président Macron si j’ai l’opportunité de le rencontrer. On m’a rapporté qu’il aime ce que j’écris. Je lui dirais que la France de la culture, des droits de l’homme, de la démocratie que j’aime est plus grande que cette France qui arme les dictateurs du monde entier.

* Le Syndrome de la dictature, un recueil d’essais, est le dernier livre d’Alaa El Aswany, paru en français en 2020, aux éditions Actes Sud. Les romans et les chroniques de ce maître conteur égyptien ont aussi été publiés par le même éditeur et sont disponibles dans la collection Babel, en format poche : L’Immeuble Yacoubian, Babel n° 843), Chicago (Babel n°941, J’aurais voulu être Égyptien, Babel n° 1004), Chroniques de la révolution égyptienne (Babel n° 1170), Automobile Club d’Égypte (Babel, n° 1344).