A qui appartient la presse française ?

Malmenée par internet, la presse est un secteur difficile mais convoité. Petit tour d'horizon des propriétaires de la presse française.

En 2013, ce n'est un mystère pour personne, le statut de patron de presse n'est pas des plus enviables. Car le quatrième pouvoir, ainsi que l'on nomme parfois la sphère médiatique, a eu une tendance marquée ces dernières années à se déporter vers internet, qui capte à la fois les lecteurs et les annonceurs, fragilisant doublement le modèle économique des journaux. Les chiffres de l'association OJD, qui mesure la diffusion des médias, montrent qu'entre 2001 et 2011, la diffusion de journaux payants a reculé de 15% en France, pour un nombre de titres similaire (un peu plus de 700). Dans ce métier marqué par des coûts fixes importants, cette concurrence toujours vive pour un gâteau qui se rétrécit se traduit par une dégradation de la rentabilité, qui fait que la plupart des journaux sont aujourd'hui "dans le rouge".

Dans le secteur, la période serait plutôt aux plans de restructuration qu'aux plans de développement. Principal éditeur de presse magazine en France avec 38 titres (parmi lesquels Paris-Match, Elle ou Télé 7 Jours) et près d'un milliard d'euros de chiffre d'affaires en 2011 sur ce marché, le groupe Lagardère déplore une baisse de 5% de sa diffusion au premier semestre 2012. Et le groupe avait procédé en 2011 à une grande opération de nettoyage de son pôle médias, cédant ses activités de presse dans 15 pays étrangers dont l'Italie, les Etats-Unis ou la Chine, pour 648 millions d'euros. Et sa participation dans le distributeur de presse Presstalis (ex-Nouvelles messageries de la presse parisienne), cette fois-ci pour l'euro symbolique. Prisma Media est un autre poids lourd des magazines en France. Cette filiale du groupe de presse allemand Gruner + Jahr contrôle un portefeuille de marques fortes, dont Gala, VSD, Ca m'intéresse, Capital et Géo.


Les grands patrons qui aiment la presse

On peut s'étonner de l'intérêt que portent certains investisseurs pour un secteur si difficile. Le récent rachat par Bernard Tapie du groupe de presse régionale Hersant Médias (notamment propriétaire de La Provence et de Nice-Matin) à la barre du Tribunal de commerce de Paris a immédiatement éveillé la suspicion quant à la possibilité que cette opération soit le prélude à sa candidature à la Mairie de Marseille en 2014. Il est vrai que si certains hommes d'affaires français, et non des moindres, possèdent des journaux, cela semble parfois tenir plus de la volonté d'avoir une sphère d'influence que de gagner beaucoup d'argent. Bernard Arnault fut longtemps propriétaire du quotidien La Tribune avec plus de pertes que de profits, avant de jeter son dévolu sur l'autre quotidien économique français, Les Echos : des participations qui, sans leur faire injure, sont toujours restées bien modestes au regard de LVMH, l'empire du luxe qui a fait de lui la première fortune de France ! Via son holding Artemis, François Pinault, meilleur ennemi du précédent, détient l'hebdomadaire Le Point, le groupe de presse financière L'Agefi ou les magazines La Recherche, Historia ou Le Magazine Littéraire... mais surtout le groupe de luxe et de distribution PPR et ses quelque 12,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires ! Le groupe Dassault a aussi des activités en presse avec le Groupe Figaro (550 millions d'euros de chiffre d'affaires tout de même), mais ses fleurons restent Dassault Aviation, le fabricant du Falcon et du Rafale, et surtout l'éditeur de logiciel Dassault Systèmes, valorisé 10 milliards d'euros en Bourse.


La valse des actionnaires s'accélère

Pour gagner de l'argent avec la presse, certains jouent sur l'intégration verticale, comme le belge Roularta Media Group, qui a racheté le groupe Express-Expansion à Dassault en 2005 et publie aujourd'hui une trentaine de magazines français (dont L'Express, L'Expansion ou L'Etudiant) qu'il imprime lui-même. Mais la rentabilité du métier reste précaire, surtout dans la presse quotidienne, particulièrement concurrencée par l'immédiateté d'internet et contrainte d'investir lourdement dans ce segment pour garder la main. D'où des changements d'actionnaires fréquents, le pouvoir de la presse continuant à attirer certains, notamment les banquiers d'affaires et les mécènes. Edouard de Rothschild, demi-frère du patron de la banque Rothschild & Cie, est l'actionnaire de référence de Libération. Quant au Monde, le "journal du soir" est aujourd'hui contrôlé depuis 2010 par la société Le Monde Libre, elle même aux mains du groupe de presse espagno Prisa, de Mathieu Pigasse (patron de la banque Lazard en France), de Pierre Bergé, ex-compagnon d'Yves Saint-Laurent et de Xavier Niel, le patron de Free. Ce dernier s'était déjà illustré par des investissements dans des médias en ligne de tous bords politiques (Mediapart, Bakchich, Atlantico), comme le rappelle Gilles Sengès dans sa biographie "Xavier Niel - l'homme free" (éditions Michel de Maule). Sur les motivations du généreux investisseur, il y cite Nicolas Beau, fondateur de Bakchich, qui a vu dans l'initiative inattendue du self made man un geste "moitié mécénat, moitié arme de dissuasion médiatique, en pleine bagarre pour décrocher la quatrième licence de téléphonie mobile".


Un journal pas comme les autres

Réel ou fantasmé, le pouvoir d'influence ou de nuisance des médias continue de fonctionner ! Mais est-elle condamnée à migrer sur le web pour survivre ? Année après année, un volatile toujours prompt aux coups de bec continue de laisser des espérances. La seule concession faite au web par Le Canard Enchaîné, journal toujours détenu par ses collaborateurs, est d'avoir ouvert un compte Twitter et sa maquette de 8 pages est inchangée depuis des lustres. Pourtant, cet étonnant volatile a vu ses bénéfices progresser de 4,47 millions d'euros à 4,81 million entre 2010 et 2011, tandis que sa diffusion a dépassé les 500.000 exemplaires. Son refus d'accueillir de la publicité dans ses pages le prive certes de revenus qui représentent souvent une bonne moitié de ceux des magazines, mais cela l'oblige à servir un seul client... le lecteur. Et si c'était ça le secret de la remarquable stabilité de l'hebdomadaire ?

Emmanuel Schafroth

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