Lagardère a déterré la hache de guerre en assignant Vivendi pour faire annuler la convention de trésorerie sur Canal + France. Mais cela ne suffira pas pour obtenir un dividende et sortir enfin via une IPO.
La saga Canal + France repart de plus belle, puisque le torchon brûle à nouveau entre ses deux actionnaires, Lagardère et Vivendi. Pour la première fois, le premier, actionnaire minoritaire avec 20% du capital, a saisi la justice afin de faire annuler la convention de trésorerie selon laquelle Vivendi peut disposer librement du cash dégagé par leur filiale commune. Ce qui représente une belle enveloppe de 1,6 milliard d'euros à fin 2012.
Cet accord remonte à 2007, lors de la création de Canal + France, mais n'a jamais été approuvé par le conseil de surveillance, faute pour Vivendi de pouvoir y participer. La convention prévoit que la trésorerie du groupe sera rémunérée à Euribor 1 mois + 10 points de base, soit à peine 0,25% au taux actuel. Inacceptable pour Lagardère, qui a fait estimer par des experts un manque à gagner de 100 millions d'euros s'il plaçait cet argent à court terme, et même 600 millions d'euros à moyen et long terme.
Aujourd'hui, le groupe dirigé par Arnaud Lagardère estime que cet argent, placé chez Canal + Groupe (détenu à 100% par Vivendi) finance à moindre coût le développement des filiales de Vivendi, qui ne fournit en outre aucune garantie sur des sommes de cette importance. Par conséquent, Canal + France réclame de récupérer son autonomie de gestion, à savoir cette enveloppe de 1,6 milliard d'euros qui représente près de 25% de sa valeur totale et pourrait être employée à ses propres projets de développement. Réponse sera donnée le 21 mars prochain par le Tribunal de Commerce de Paris, mais le fond du problème revêt une autre envergure.
Car de l'aveu même de Lagardère, cet état de fait "provoque un blocage qui ne permet pas, en l'état, une introduction en Bourse de Canal + France dans des conditions normales". L'actionnaire reconnaît sa difficulté à réamorcer le processus d'IPO de ses 20%, amorcé en 2011 mais stoppé en raison des perturbations de marché. Or pour habiller la mariée, Lagardère a besoin que soient mises à profit les liquidités de sa filiale, et que celle-ci soit capable de distribuer un dividende. Mais c'est précisément ce qu'il n'arrive pas à obtenir de son "partenaire", qui a le dernier mot.
Tout cela se couple d'une situation de marché préoccupante pour Canal + France. L'acteur de télévision payante affronte des vents contraires, une érosion de son nombre d'abonnés dans l'Hexagone l'an passé et la concurrence de plus en plus frontale d'Al-Jazeera, de son côté généreusement financée par les capitaux qataris. Sans compter que la hausse de la TVA en 2014 devrait coûter 80 millions d'euros au groupe. Lagardère, qui valorisait au départ sa participation à 1,5 milliard d'euros, l'a révisée à 1,2 milliard depuis. Mais le marché n'en offrait que 900 millions d'euros il y a près de deux ans, et il est fort probable qu'il réviserait ce chiffre à la baisse aujourd'hui.
Dans cette affaire, Lagardère apparaît au final comme la victime d'un abus de faiblesse, mais d'une situation dans laquelle il s'est lui-même installé. Fin 2009, le groupe avait la possibilité, lors des cessions de TF1 et M6, de monter à 34% de Canal + France, mais ne l'a pas exercé. Début 2011, il a refusé une offre à 1 milliard d'euros de Vivendi, espérant obtenir davantage d'une IPO. Désormais, la date butoir pour signer sa sortie est fixée à 2014, sans aucun prix plancher. Et un retour à meilleure fortune en Bourse semble plus illusoire que jamais.

